Troisième concours de composition de Saint-Bertrand de Comminges |
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pourquoi un concours ?Il y a une trentaine d’années, le lieu, l’orgue et les Festivals du Comminges me fascinaient.
Pour dire : le premier endroit où je me suis rendu dès que j’ai obtenu mon permis de conduire, c’est Saint-Bertrand de Comminges. Jamais, cependant, je ne me suis douté qu’un jour j’y ferai concourir une de mes compositions.
Suite à quelques échanges de mails sur les orgues, me voici de nouveau à Saint-Bertrand, virtuellement cette fois, sur le site du Festival du Comminges.
Ni une ni deux, je demande la documentation du concours, nous sommes le 27 novembre 2009. Ce n’est que le 25 janvier 2010, alors que j’ai oublié ma demande (!), qu’une réponse me parvient. L’idée de présenter une œuvre à ce concours de composition me paraissait soudain très pertinente. Comme si cela coulait de source. J’aime l’orgue depuis longtemps, et il me semblait avoir acquis une maîtrise assez approfondie de la composition. Bref, un coup d’orgueil et de modestie mélangés : je savais avoir ma chance et, dans le même temps, j’acceptais l’éventualité de me faire descendre en flamme. Quoi qu’il en fût, le moment était peut-être venu de me mesurer à mes semblables et de me « mettre la pression » comme le disait mon délégué régional de la SACEM. Bien sûr, lorsqu’on écoute les pièces de ma page musique, on peut s’étonner que je décide maintenant de composer pour orgue seul : ni synthés, ni effets spéciaux, ni basse, ni batterie, ni groove-box… Bon, je n’en ferai aucun commentaire. Mais alors, qu’ai-je donc composé pour ce concours ? Réponse ici. Elles sont présentées ici en « version Internet » avec son aimable autorisation Hypothèse Archange — un paradigme hasardeux
L’une des idées fondatrices du projet était d’élaborer du « savant invisible », puisque le premier travail de l’intelligence est de réduire la complexité.
Une autre idée, loin d’être nouvelle puisque de tout temps les compositeurs se sont nourris du folklore de leurs époques, consistait à puiser dans les musiques actuelles — et pourquoi pas aussi dans la musique contemporaine. Oui, mais puiser quoi et comment ? Eh bien, sans jamais faire de citation explicite, puiser des bouts de thèmes d’une affligeante pauvreté et désespérément récurrents, des effets simples et familiers de racks électroniques. Évoquons aussi quelques tournures typiques de séquenceurs. Enfin, ce que j’appelle pour moi-même « l’azimut brutal » propre aux musiques savantes d’aujourd’hui, une ligne purement intellectuelle, logique, systémique, défiant les anciens canons réac d’esthétique comme le ferait un trait à la règle sectionnant une carte des Pyrénées. Des clichés, ni plus, ni moins ; mais saisis dans leur essence plutôt que dans leur représentation primaire. L’idée était donc de faire du « savant invisible » avec tout cela. À quoi bon faire savant si ça ne se voit pas, me demanderez-vous avec pertinence. Bon, alors je vais tout vous expliquer : c’était en vérité et surtout pour faire du beau (que les savants ne sauraient pas voir), et du savant (dont les amateurs de beau se fichent éperdument) ! Pour qu’il y en ait pour (presque) tout le monde. Et pourquoi ce titre bizarre ? Dès le début, je savais que les discours entremêlés de cette pièce délivraient un message teinté d’autorité sereine mais transcendantale. On peut donc avancer l’hypothèse que celui qui délivre un message ne souffrant aucune discussion et venant de très haut soit un archange. Cela semble simple, mais je n’ai pu me le formuler clairement que quelques jours avant le deadline du concours ! Enfin et surtout, surtout : je devais faire sonner l’orgue. Il était clairement demandé de le mettre en valeur. Alors j’ai fait cela à la manière du luthier et non avec des accords de 12 notes et des clusters de 50, tous les jeux tirés. Selon moi, faire sonner l’orgue ne signifiait pas d’en faire cracher un maximum de décibels mais tout simplement tirer parti de ses particularités sonores, des mélanges possibles qu’il permet, et de le faire pour servir la musique. Dans son Esquisse autobiographique, Maurice Ravel écrivait : « [… Mozart ] se bornait à dire que la musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre, pourvu qu’elle charme et reste enfin et toujours la musique. » Ce n’est pas à Ravel qu’on pourra reprocher de ne pas savoir faire sonner les instruments ! Souvent je me demande ce qu’il composerait, ou ce que Berlioz oserait, avec quelques synthétiseurs et autant de haut-parleurs que Pierre Henry. Je veux encore croire que le savant doit demeurer au service d’un langage artistique simple et intelligible, non l’inverse. Hypothèse Archange l’illustre sans s’essouffler, en flirtant même avec un certain minimalisme. Ensuite, libre à chacun de dire si c’est bon ou non… Elles sont présentées ici en « version Internet » avec son aimable autorisation Alexandra Bruet — grâce, tension et perfection ![]()
N’étant pas organiste moi-même, il me fallait trouver quelqu’un qui accepte de travailler, d’enregistrer, et de jouer en public Hypothèse Archange.
Mes conditions étaient simples et dures : je ne pouvais pas subvenir à une rémunération, je prenais par contre en charge l’hébergement sur place en demi-pension jusqu’en finale quoi qu’il advienne, et s’il y avait un prix, nous le partagions. J’ai contacté directement trois organistes que j’avais repérés pour leur esthétique, leur charisme et leur enthousiasme. Trois autres organistes ont été contactés par l’intermédiaire de musiciens que je connaissais. Seul Jean-Charles Robin-Gandrille, titulaire de l’orgue très récent de l’église d’Auvers sur Oise, et déjà lauréat du concours, me donna un accord partiel. Finalement, c’est une amie d’amie qui en a parlé à Alexandra Bruet, laquelle a immédiatement accepté le challenge sans avoir lu mes premières notes ! Cela valait tout de même que je lui dédie la pièce. Je suis aujourd’hui convaincu que je ne pouvais pas faire meilleure rencontre. Il faut savoir qu’Alexandra est par ailleurs secondée de main de maître par l’excellent Pierre-Marie Bonafos qui a été tout au long de ce long parcours un coach infatiguable, inspiré et gagneur.
Alexandra Bruet se produit régulièrement en duo (notamment avec le duo Ma Non Troppo), en accompagnement de chœurs, en solo : en 2004, dans le cadre du Festival « Toulouse les Orgues », en 2005 avec l’Orchestre de Chambre de Toulouse…
En 2009, elle a interprété le concerto pour orgue, timbales et orchestre de Francis Poulenc lors de l’inauguration du grand orgue de la Basilique d’Argenteuil. Et n’oublions pas, en juillet 2010, elle permet à ma composition Hypothèse Archange de remporter un troisième prix lors de sa création à Saint-Bertrand de Comminges. Son témoignage J’aurais pu regretter la carence d’accueil et d’organisation du concours, mais la bonne ambiance entre les finalistes — qui changeait des concours habituels — a permis de passer outre les petits inconvénients et pertes de temps. Elles sont présentées ici en « version Internet » avec son aimable autorisation le grand baroque ![]() ![]() ![]() Extraits du site http://pedagogie.ac-toulouse.fr/histgeo/monog/stbertr/orgue.htm :
« Du sol jusqu’au sommet de la statue qui surplombe le centre, le buffet atteint près de vingt mètres de hauteur ! On accède au niveau de la console par un élégant escalier Renaissance à vis qui englobe sur son flanc la chaire de la prédication : on ne peut indiquer plus explicitement que musique et prédication, en ces temps de Contre-Réforme, sont intimement liées. » « De l’instrument Renaissance enfermé dans ce buffet, il ne reste aujourd’hui rien. Les parties les plus anciennes (2 sommiers de Grand-Orgue de 48 notes et deux petits sommiers de pédale, plus quelques jeux anciens) remontent au XVIIème siècle. Le reste résulte des reconstructions successives au cours des siècles suivants, et principalement de la reconstruction des années 1970 ; menée d’abord sous l’égide des Monuments Historiques, puis sous la responsabilité de l’Association des Amis de l’Orgue avec les conseils artistiques de Pierre Lacroix, directeur du Festival du Comminges, elle aboutit à la reconstitution d’un grand orgue d’esthétique baroque (XVIIIème siècle) avec en grande partie du matériel neuf, le facteur d’orgue et harmoniste étant Jean-Pierre Swiderski. Pour imaginer en quoi pouvait consister l’instrument offert par Jean de Mauléon, on est réduit à formuler des hypothèses, en s’appuyant d’une part sur la structure du buffet et les compositions connues d’orgues de cette époque et d’autre part sur la littérature pour clavier éditée autour des années 1550. L’orgue de Saint-Bertrand devait compter une vingtaine de jeux répartis sur un clavier principal, peut-être un clavier d’écho et quelques touches de pédale. » (voir également le document PDF que j’avais réalisé en avril à l’intention d’Alexandra Bruet) Elles sont présentées ici en « version Internet » avec son aimable autorisation des premières notes… aux dernièresChronologie
Le mercredi 27 janvier 2010 vers 16 heures 30, alors que d’autres pièces présentées à ce concours avaient déjà été jouées en public, je pose les toutes premières notes d’Hypothèse Archange : MI-MI. Sur un 6/4 très étiré par des points d’orgue. On entendrait l’orgue, mais aussi la cathédrale qui, à mon sens, fait partie de l’orgue…[+]
Le 14 février dans la soirée, je reçois le premier mail d’Alexandra Bruet, avec son CV en pièce jointe, me demandant de consulter la partition. Le 16, je ne suis en mesure de lui faire entendre que la première minute, et le 4 mars j’envoie une partition des trois premières minutes. Hypothèse Archange durera 10 minutes. Les 6 et 7 avril, je suis à Saint-Bertrand de Comminges. Il me fallait m’imprégner des sonorités, examiner les registres, situer leurs positions et enregistrer mes impressions sur l’ensemble de l’instrument, son équilibre avec la nef, les éventuelles difficultés ou spécificités qu’il présentait. Et surtout, vérifier la validité et l’intérêt du passage composé pour la Grosse Tierce et donc écrit comme pour un instrument transpositeur. Élisabeth Amalric, titulaire de l’orgue, m’avait aimablement accordé quelques heures à la tribune. Je dois ici la remercier très chaleureusement, car elle était alors souffrante de la grippe A ! À partir de mi avril commencent différents essais de mise en page de la partition ; tout est écrit. Ouf. Les dernières modifications de la composition datent du 19 avril 2010 à 3 heures 45 (du matin). L’enregistrement est effectué dans les nuits des 27 et 28 avril à Auvers sur Oise, sur un orgue à deux claviers et sans jeu de Grosse Tierce. Les dernières modifications apportées à la partition datent du 6 mai dans l’après-midi. La partition et le CD audio arrivent le 10 sur le bureau de Cécile Garcia, secrétaire du festival et du concours. Pile le jour limite. C’est dire que nous n’avons pas rêvassé, Alexandra Bruet et moi. Le 16 mai, je termine la composition de Youn, mais cela est une autre histoire… Le 10 juin, Cécile Garcia m’informe par mail que mon œuvre figure parmi les huit retenues pour la demi-finale, sur les 19 qui ont été présentées. Dans l’heure qui suit, Alexandra reprend le travail. Nous inversons les mains sur des systèmes entiers, afin d’adapter la partition aux trois claviers et reprendre le vrai jeu de Grosse Tierce. Le 5 juillet Alexandra craque. Son pauvre vieux Johannus opus 20 n’assure plus une cacahuète. Il lui faut trois claviers pour travailler. Et tout de suite. Trois jours plus tard, c’est un magnifique OSL P200 version 2010, avec marches en ébène et feintes de chêne, qui débarque dans sa maison. Avec ça, on est paré ! La demi-finale se déroule le jeudi 15 juillet en concert public ; et la finale a lieu le samedi 17 dans les mêmes conditions. Entre-temps l’Espagne a gagné autre chose de son côté. Et ce même jour, Bernard Giraudeau nous quittait. L’enregistrement à Auvers-sur-Oise
Les quatre finalistes au pied de l’orgue …à gauche sur la photo, l’organiste • à droite, le compositeur…
Les membres du jury …et à mon grand regert, je n’ai pas de photo du président, monsieur Pierre Lacroix…
La poignée de mains
La Gavotte
Dans les instants qui ont suivi la remise des prix, et avant même que l’on sorte dans le cloître pour se jeter un excellent kir bien mérité, Sophie-Véronique Cauchefer-Choplin et Thierry Huillet sont venus me voir et m’ont aimablement questionné…[+]
— Quel est mon parcours ? — Pourquoi ce titre très fort ? — Comment est-ce que je compose, à l’oreille, avec un clavier… ? — Et alors… et alors… pourquoi donc cette Gavotte ?!!! Ils étaient très intrigués et heureux de me dire qu’ils avaient beaucoup aimé la pièce. J’ai été intéressé d’apprendre qu’à la seconde écoute, elle leur a semblé plus lumineuse, plus vive. C’est une constante de mes musiques : il vaut mieux les écouter plusieurs fois. Je ne sais pas si c’est bon signe, dans ce monde où tout doit aller si vite… Toujours est-il que c’est ma partition que quelques organistes ont voulu voir, y compris parmi les finalistes. En tout cas, je n’ai pas su leur donner toutes les réponses, et je ne le sais pas davantage maintenant. Je peux juste dire qu’aujourd’hui – et depuis quand même pas mal d’années je crois – ce n’est plus sur les Gavottes qu’on groove… En d’autres termes : interrogez-moi sur ma musique, je ne saurai répondre qu’avec de la musique. Mon amie Françoise qui était là pour nous soutenir a intercepté Thierry Escaich avec beaucoup de tact : « Vincent Michel n’ose pas vous parler ! ». En fait, on aurait plutôt dit que c’était le contraire… Il a néanmoins évoqué l’originalité et la qualité d’écriture d’Hypothèse Archange… et bien sûr ma Gavotte. Du groove, juste du groove (mais ça c’est moi qui le dis…) ! Enfin, j’ai voulu échanger deux mots avec Jean-Patrice Brosse. Il a insisté aussi sur le rôle de la subjectivité dans l’attribution des prix, et a observé, plutôt amusé en même temps qu’embarrassé, que les débats du jury avaient été longs parce que le premier prix devenait le troisième et le troisième le premier, et que ça n’a pas arrêté de tourner tant il était difficile de trancher. Une franchise que j’ai appréciée. Quelques heures plus tôt, Yui et moi avions ri en évoquant le jeu de la chaise musicale… —
En guise de conclusion… Il s’agissait de la troisième édition de ce concours qui semble avoir lieu tous les deux ans.
Ces quelques jours ont été des moments intenses ; ils compteront dans la vie des compositeurs et musiciens qui y ont participé. Je veux remercier les membres du jury, et plus vivement le président Pierre Lacroix pour cette initiative et l’engagement qu’elle implique. Même si dans les faits nous avons tous ressenti comme une sorte de désintérêt, voire de désinvolture à notre égard – nous autres artistes égocentriques et présomptueux ! – il n’en demeure pas moins que dans le fond, nos compositions intéressent, intriguent et se font respecter. Ce concours nous montre, par le peu de règles qui le gère, que nos musiques sont nécessaires à la vie de la musique, comme à la vie de l’orgue de la cathédrale de Saint-Bertrand. Et cela me va. Longue vie au concours de Saint-Bertrand.
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